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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 08:50

Nous publions en deux articles une interview de Catherine Clément dont nous avons déjà parlé dans ce blog. Il s’agit d’une interview datant de 2008 publiée sur le site Ulysse Mag et publiée ensuite dans « le Monde ».

 

Clement_Catherine.jpgCompagne de l’ambassadeur André Lewin, Catherine Clément a été secrétaire générale de l’Année de l’Inde en France en 1985-1986.

 

Elle a vécu en Inde pendant quatre ans, de 1987 à 1991 et y retourne régulièrement. Outre ses ouvrages sur l’Inde, elle a publié La Senora, La Sultane et La Valse inachevée. L’Inde et sa spiritualité nous fascinent-elles ? Le pays a en tout cas marqué Catherine Clément, écrivain et philosophe, qui lui a consacré ses livres les plus connus : Pour l’amour de l’Inde, Le voyage de Théo et le récent La princesse mendiante.

 

Formée à la psychanalyse, athée et matérialiste, elle jette sur les liens entre la France et la spiritualité un regard décapant. 

 

 

Les Français ont-il un rapport singulier à l’Inde?

Catherine Clément : Oui. Un psychiatre coopérant en Inde, Régis Airault, l’a bien analysé dans son livre Les fous de l’Inde. Ce pays exerce un attrait particulier sur les Français, ce qui n’est pas vrai d’autres nationalités. Comme official hostess auprès de l’ambassadeur de France (de 1987 à 1991), j’avais dans mes fonctions le suivi d’une association de bienfaisance qui ramassait régulièrement des Français égarés, soit par la drogue, soit qu’ils aient été frappés de bouffée délirante – un phénomène brutal, qui ne se reproduit pas. Ils auraient voulu prendre l’Inde comme thérapeute. Le terme de fascination contient cette idée de pathologie : quand on est fasciné, tel l’oiseau face au serpent, on est paralysé.

Trouvent-ils ce qu’ils viennent chercher ?

C. C. : Souvent. Dans les années cinquante, certains rescapés des camps de la mort ont trouvé une réparation dans des ashrams. Pour une raison simple : quand on y entre, on reçoit un nouveau nom, une nouvelle identité, on laisse derrière soi le passé. Ceux qui ont accepté ce changement se sont reconstruits. Quand on se contente d’un passage sans rupture totale, quand on apporte avec soi ses symptômes avec un espoir fou, on risque de les voir exploser.

Avez-vous ressenti cette fascination ?

C. C. : Pas du tout. J’étais déjà formée à la psychanalyse lorsque j’ai connu l’Inde, et je n’avais pas besoin de réparation ; c’était fait. J’aime l’Inde, je m’y sens comme chez moi, j’y vais régulièrement mais je n’ai jamais été fascinée.

 

D’où vient l’idée que l’Inde peut guérir ?

C. C. : Pour comprendre cette histoire, il faut revenir en arrière. En France, pour des raisons universitaires, l’image de l’Inde a été faussée à la fin du XIXe siècle. Pourtant, la France avait été l’un des premiers pays à traduire de grands textes du sanscrit. Puis ce chantier de connaissance a été pris en charge par les Allemands et les Anglais. Depuis longtemps, l’Inde pour nous se résume à ce que des diplomates ont appelé “les trois M” : misère, mystique, maharaja. La fascination pour les maharajas fonctionne comme les aventures de la Principauté de Monaco. Les Français vont beaucoup au Rajasthan, là où les fastueux palais des maharajas sont visibles. La misère, c’est plus curieux. Mais il y a des amoureux de la misère.

Mère Teresa ?

C. C. : Non, pas elle. Je la mets à part. C’était une vraie sainte, une guérisseuse : bougonne, austère, charismatique, avec un mauvais caractère, autoritaire comme sont les saintes chrétiennes. Je l’ai vue guérir des nourrissons mourants par simple massage des mains. C’était une chrétienne, avec des moments de mysticisme qui ne devaient rien à l’Inde.

Et la mystique ?

C. C. : La mystique en Inde, c’est d’abord un commerce. Les Indiens sont un peuple très commerçant. Une journaliste, Gita Mehta, avait écrit sur ce sujet un livre très drôle, malheureusement pas encore traduit en français : Karma-Cola (éd. Vintage, 1994). On vend le Karma comme le Coca-Cola. On vous propose des consultations de gourous, d’astrologues, de voyants, des rencontres avec des “inspirés” qui n’ont rien absorbé depuis trente ans, ni eau ni nourriture… Commerce ! Par ailleurs, dans une autre dimension, la religiosité est très sensible en Inde. Je suis toujours frappée de voir au coin d’une rue un arbre dont les grosses racines contiennent une sorte de petit temple – une pierre dressée peinte en noir ou en rouge avec des yeux blancs géométriques : c’est ce qu’on appelle la dendrolâtrie, l’adoration des arbres. Il y a des temples partout ; on entre, on fait tinter la petite cloche en bronze, on offre des fleurs ou des fruits, on se recueille, on prie, on ressort, c’est simple. C’est une religiosité familière, quotidienne, désinvolte, sauf dans les grands pèlerinages. Sudhir Kakar, psychanalyste indien, évoque à ce sujet la porosité des corps de l’Inde, ce sentiment soudain d’abolir les frontières avec les autres, de se dissoudre dans un collectif. C’est un phénomène qui n’est pas propre à l’Inde mais qui, là-bas, est spontané.

 

En Inde du Sud plus particulièrement ?

C. C. : Il y a des ashrams partout et d’innombrables sectes, au sud de l’Inde aussi. Il faut bien comprendre la fonction d’une secte en Inde. Le système des castes, très inégalitaire, a sécrété un excellent contrepoison : quelle que soit sa caste d’origine, chacun peut “mourir au monde”, célébrer ses funérailles comme chez nous les moines et les nonnes puis se retrouver dans un espace ouvert (grotte, coin du village, petit bois), une sorte de couvent à l’air libre. Là, on devient “renonçant”. On change d’identité. On attend l’illumination. Quand elle arrive, on fonde une secte. Mais – et c’est capital – la secte nouvelle est obligatoirement égalitaire : tout le contraire des castes. C’est la seule faille libre dans un système verrouillé. C’est ainsi que sont nés le bouddhisme, le jaïnisme, le sikhisme, les ashrams de Gandhi. Et bien sûr, ça attire les gens !

 

                    A SUIVRE

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commentaires

France 26/09/2010 19:58


Je suis heureuse de lire cet interview de Catherine Clément j'aime beaucoup ce qu'elle écrit ; je viens de commencer "Le voyage de Théo" qui sera suivi par "Le sang du monde".Le premier livre
concernant toutes les religions est passionnant. Je vous avais cité une fois "Les derniers jours de la déesse" dont je me demande s'il ne s'agit pas de la femme de Sri Aurobindo.


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