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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 13:10

Plus tard, je parviens à attraper un des trois bus mensuels qui se rendent dans la vallée de la Rupshu, près de la frontière tibétaine. Le village de Korzok s’accroche à la rive du Tso Moriri, superbe lac aux eaux turquoises entouré de pics enneigés et de mélancoliques dunes de limon balayées par le vent mordant.

La « vallée » étant à plus de 4500 mètres, la hauteur des pics qui se dessinent à l’horizon laisse songeur. Il fait froid, très froid. Pour lutter contre la température, rien de tel que le chhang, sorte de bière tibétaine à base d’orge ou de millet fermenté et les momos, savoureux ‘ravioli’ au mouton, au fromage ou au chou, cuits à la vapeur et qui peuvent ensuite être frits pour en faire de croustillants beignets. Hors du village, on trouve dans la vallée quelques campements de nomades Khampas vivant de leurs troupeaux de yaks, de dzos (hybride de yak et de vache) et de chèvres. Le reste n’est que désolation.

 

Et puis la route reprend. Plus au nord, cette fois, vers la vallée de la Nubra isolée du reste du Ladakh par le Khardung La, dont les 5602 mètres d’altitude en font le plus haut col carrossable du monde. Dans le bus, les enceintes crachotent à pleins décibels des tubes de Bollywood des années 1990, quintessence du kitsch musical. La route zigzague, deux chèvres placides sont allongées dans l’allée centrale, les roues frôlent le précipice à chaque virage.

On m’offre des khurmani, de délicieux abricots séchés à la chair ferme et parfumée. Fermée jusqu’aux années 1994-1995, la vallée de la Nubra était jadis une des étapes de la route de la soie sur la route du Karakorum qui reliait Yarkand, en Chine, aux caravansérails d’Asie centrale. Quoique malheureusement défigurée par la trop visible présence militaire, la vallée demeure intéressante si l’on parvient à sortir des villages principaux. La Chine voisine, ne dérogeant pas à ses velléités expansionnistes et revendiquant de nombreuses parties du Ladakh, annexa entre 1958 et 1962 la partie est de la Nubra. Plus récemment, en septembre 2009, des soldats chinois pénétrèrent dans le secteur de Chumar, à l’est de Leh, écrivant des messages de propagande en cantonais sur les murs des maisons avant de se retirer prestement.

 

Après une semaine passée dans la Nubra, je décide de mettre le cap vers l’ouest.

Au cœur d’une petite vallée étonnamment fertile se nichent, entouré d’abricotiers, de jardins potagers, de peupliers et de champs d’orge, des petits villages brokpas. Les Brokpas font partie de l’ethnie darde, d’origine aryenne et que l’on trouve aussi bien en Afghanistan, près de Gilgit dans l’Azad (partie du Cachemire contrôlée par le Pakistan) que dans certaines parties nord du Ladakh. Alors que les Brokpas d’Azad perpétuent la tradition sunnite, ceux du Ladakh font partie des rares ethnies bönpo (pratiquant le Bön, religion préexistant au bouddhisme, avec son propre panthéon de divinités et ses immémoriales traditions animistes et chamanistes), ce qui les différencie de la majorité des Ladakhis, convertis au bouddhisme à partir du VIIe siècle. Un peu plus à l’ouest, dans les vallées de Dras et de Kargil connues comme le Baltistan, perdure la culture baltie, descendant à la fois des tribus dardes musulmanes et des nomades Khampas bouddhistes et qui étonne par sa singularité : les mosquées mêlent architecture tibétaine et iranienne, le soufisme est encore prégnant, les maisons sont de type ladakhi, l’écriture tibétaine côtoie l’alphabet perse.

Je décide de rester dans un de ces villages brokpas, où je suis hébergé chez Tashish, une grand-mère ridée comme une vieille pomme et au sourire édenté, et Chemba son mari. Tashish porte la coiffe traditionnelle : de longues nattes noirs lui descendent jusqu’aux reins, agrémentées de fleurs (amour en cage), de bijoux, de perles, et d’anciennes pièces de monnaie. Les Brokpas parlant le Shina (sous-dialecte de la langue darde), la communication est difficile. Alors, on s’assoit, on mime, on gesticule, on se contorsionne, on rit de l’absurdité de la situation. Chaque phrase est une victoire arrachée ; lorsque les mots sont muets, les sourires sont éloquents. Et pourtant, quelle déception de ne pouvoir avoir de ‘vraie’ conversation. Si, comme l’affirmait Wittgenstein, « les limites de ma langue sont les limites de mon monde », comment, dès lors, appréhender ce monde étranger ? Comment l’approcher ? Comment mettre un pied dedans, ou ne serait-ce qu’un orteil ? Sous quel angle le regarder ? Par quel bout le saisir ? Il faut pourtant se résoudre à l’observation curieuse en acceptant l’incompréhension étonnée.

 

Puis, je remets mon sac à dos sur les épaules, direction la vallée du Cachemire. Tariq et Altaf, deux routiers, me prennent en stop et la route reprend, toujours. La route reprend, et je pense à ces mots de Nicolas Bouvier empreints de sagesse : « on ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels ».

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Published by Olivia et Geoffroy - dans Voyage Tourisme
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