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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 13:50

« L’oubli de l’Inde »
de Roger-Pol Droit

Voilà un livre dont on nous a parlé à plusieurs reprises mais qui s’adresse plutôt à des lecteurs travaillant sur l’histoire de la philosophie. Chercheur au CNRS et spécialiste des représentations des doctrines orientales chez les philosophes occidentaux, Roger-Pol Droit nous explique que la philosophie indienne a tout simplement été oubliée par les philosophes occidentaux ; le sous-titre de l’ouvrage, « une amnésie philosophique » résume la thèse qu’il expose.

Pour lui il est patent que l’on « enseigne sous le nom de philosophie, pratiquement que des pensées grecques et occidentales ». Il raconte (dans la préface d’une seconde édition) qu’après la publication de son livre il a été invité à donner des conférences en Inde : « j’ai pu constater que les professeurs de philosophie indiens travaillaient pour  la plupart Quine, Russell ou Wittgenstein, quelques uns Hegel ou Marx, mais que pratiquement tous ignoraient les corpus sanskrits. Ceux qui s’en occupaient enseignaient dans les instituts religieux ou départements d’anthropologie. Ce qui m’a fait saisir que l’oubli de l’Inde existe ce fut la rencontre avec une journaliste de New Delhi. Rubrique culture, études de philosophie à l’université, professionnelle intelligente et cultivée. A la fin de l’interview, elle m’a demandé lui écrire les noms des différentes écoles de pensée du brahmanisme ! »

Et pourtant le XIX° siècle n’ignore pas l’Inde. Le retour de Victor Cousin à la Faculté (1829) d’où il avait été chassé par les ultras est un moment de renouveau universitaire et ses « Leçons » s’arrachent. Et que dit ce grand philosophe : « Nous sommes contraints de plier le genou devant la philosophie orientale et de voir dans ce berceau de la race humaine la terra natale de la pus haute philosophie ».

En fait la pensée indienne est connue depuis que Anquetil-Duperron publie en 1771 la traduction de l’Avesta (code sacerdotal des zoroastriens...) suivie en 1785 de la traduction de quelques Upanishad (textes propres à la philosophie hindouiste) avant de donner en 1801 les deux volumes de son Oupnek’hat (texte de la pensée brahmanique). "A la fin du XVIII° siècle le bruit court que les Veda (ensemble de textes de la religion hindoue) n’ont jamais existé ou sont détruits pour toujours sans que l’on sache que la Bibliothèque Royale à Paris possède une copie du Rg-Veda depuis 1739. On ignore aussi que ses réserves renferment une grammaire sanscrite en latin, un dictionnaire sanscrit-latin. "

Mais ce qui se passe au début du XIX° siècle, la fascination qu’exerce l’Inde, ne sera qu’un embrasement. Et ce malgré les élans et déclarations de Schlegel puis de Schopenhauer « la sagesse indienne refluera encore sur l’Europe, et transformera de fond en comble notre savoir et notre pensée ». Mais ce ne fut pas ce qui se passa. Et Roger-Pol Droit nous livre quelques hypothèses ou pistes pour expliquer pourquoi la grande effervescence qui a parcouru l’Europe au temps des premières découvertes indianistes ne durera pas. "Ce qui est sûr c’est que le romantisme a capté l’Inde, à peine découverte, dans les attentes et les rêves d’une Europe en crise."

Un autre intérêt du livre est qu’il consacre quelques chapitres à l’émergence du bouddhisme dont, là aussi, la découverte fut tardive. L’auteur nous rappelle si nous l’avions oublié que « Le Bouddha a effectivement transmis son enseignement, prés de quarante années durant, dans la plaine du Gange. Et c’est bien en Inde, durant près de quinze siècles, que s’est déployé le développement doctrinal et spéculatif des écoles bouddhiques ». Mais le bouddhisme apparaît aux yeux de certains comme « cette déplorable idée de l’anéantissement » et si son importance philosophique est bien reconnue, il est vite considéré avec prudence et assombrit l’éclat de l’Inde.

« Barthélémy Saint-Hilaire ne voit dans l’Inde bouddhique que le risque d’assèchement de toute force et l’abîme de l’anéantissement ; dans le même mouvement l’Inde devient une impasse pour la pensée ».

L’auteur nous livre aussi de savantes analyses sur la relation entre Nietzsche et l’Inde, le « dernier des grands qui ait pu parler de philosophie indienne ».

En résumé, voilà un livre qui traite d’un sujet assez « technique » mais qui est intéressant pour mieux comprendre la place de l’Inde chez les philosophes occidentaux. Le style est aisé et agréable. On redécouvrira plusieurs philosophes dont on avait oublié les noms, mais ce serait excessif de dire que cet ouvrage se lit comme un roman !

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commentaires

Melanie 06/05/2009 22:16

Tout à fait, pour moi aussi. Ce sont mes deux livres de chevet pour le mémoire de recherche.
Et bien, c'est noté. J'attends donc votre compte-rendu, je suis déjà curieuse de le lire!

Melanie 06/05/2009 19:12

Ma foi, ce livre et la référence web semblent tous les deux très intéressants et enrichissants! Comme j'ai pas mal de temps libre en ce moment je m'en vais de ce pas commencer ces lectures! (histoire aussi de ne pas oublier que je suis toujours étudiante héhéhéhé).
Merci encore pour cet article!

Olivia et Geoffroy 06/05/2009 20:29


Merci Mélanie. Dans quelques jours nous allons publier un compte-rendu d electure sur "portrait d'un peuple"; pour nous, le "Défi Indien" et "Portrait d'un peuple" sont les deux meilleurs ouvrages
pour mieux comprendre l'Inde et le peuple indien.


panopteric 06/05/2009 14:55

On peut découvrir ici, pour vaincre l'amnésie philosophique occidentale de l'Inde, des philosophes indiens "post-modernes":http://ehess.philosophindia.fr/inde/index.php?id=4
(un des sites de F. Zimmermann, indianiste à l'EHESS, Paris-Pondi, qui milite pour un décloisonnement de la philosophie occidentale).

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