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25 janvier 2009 7 25 /01 /janvier /2009 14:21

Pour ceux qui auraient manqué les articles précédents, voici un texte inédit (n'ayons pas peur des mots). Un mot sur le contexte ; Geoffroy a écrit ce texte pour aider sa fille qui prépare un concours d'éloquence. Le thème était imposé. Cela n'a aucun rapport avec l'Inde et finalement nos lecteurs ont balayé les réticences de la rédaction ; ainsi fûmes-nous, malgré nous, intimés de publier ce texte par 6 lecteurs aussi fidèles que curieux !

Mesdames et Messieurs

 

La problématique que j’ai choisi de vous exposer vous surprendra peut-être par le défi qu’elle lance à la rationalité, mais dans le monde des idées et dans l’univers fécond de la vie littéraire, que dis-je, dans l’univers actuel dont l’électronique forme le rêve caché d’enfouir l’écriture et les livres dans les vieux placards du quai Conti, il est essentiel d’affirmer et de défendre les livres et la lecture. Hé bien voila paradoxalement tout le sens de la question que comme moi vous vous posez : peut-on parler d’un livre qu’on n’a pas lu ?

A première vue, la question déclenche une réponse  aussi nette que négative dans nos esprits cartésiens et le débat est aussi vite tranché que s’il s’agissait de répondre à la question suivante : peut-on réciter une récitation que l’on n’a pas apprise ?. Même si l’ancienne élève du cours primaire que je suis eut aimé pouvoir répondre toujours oui à cette insidieuse question, et au risque de vous décevoir, non la question est bien différente et traite en réalité de l’importance des livres bien au-delà de la lecture que l’on peut en faire, la lecture des uns n’étant pas nécessairement celle des autres.

 

J’entends déjà parmi vous, Mesdames et Messieurs, ce petit murmure réprobateur car vous vous dites qu’un livre a déjà été écrit sur ce sujet, « peut-on parler d’un livre qu’on n’a pas lu », et que les mots qui vont suivre ne sont qu’un remake d’une œuvre déjà écrite ! Sur ce point je suis aussi inébranlable qu’inattaquable car si vous avez lu cet opuscule, il ne vous échappera pas que mon propos, et même mon avant-propos, sont bien différents. Et si vous ne l’avez pas lu, alors le simple fait d’avoir cette référence dans vos esprits est un acquiescement anticipé et même une validation anticipée de la thèse que j’ai l’honneur de défendre devant vous.

 

Mais oui, Mesdames et Messieurs, le fait de pouvoir parler d’un livre qu’on n’a pas lu n’est pas à la portée de tout le monde ! Pensez donc déjà à tous ceux qui sont incapables de parler d’un livre qu’ils ont lu, sans parler de ceux qui en parlent mais mal, et vous mesurez comme moi toute la difficulté de l’entreprise. Diable oui, car il faut non seulement un haut niveau de culture générale pour situer immédiatement le mouvement littéraire dans lequel s’inscrit et s’écrit ce livre, culture générale et aussi connaissance de l’auteur. Déduire les vues que l’auteur expose dans un livre qu’on n’a pas lu suppose une hauteur de vue certaine et une communion de pensée avec l’auteur, et là nous sommes plongés dans le monde des forces spirituelles qui nous place bien au-dessus de la table des matières à laquelle est assise l’auteur en proie à l’angoisse de la page blanche. A dire vrai, c’est encore bien davantage que demande cet exercice des plus périlleux car il faut imaginer ce que tel auteur a pu écrire dans un livre dont on ne connaît que le titre, et en un instant il faut que la pensée s’ordonne et éclate de véracité.

 

Mesdames et Messieurs, vous êtes les tenants de la pensée littéraire, les gardiens du Temple en quelque sorte, le temple du savoir et de la pensée s’entend, et vous avez maintenant compris que l’entreprise était vraiment périlleuse et que cette audacieuse témérité n’était pas à la portée du plus grand nombre. Mais bien entendu, il convient d’être encore plus exigeant, car vous le pressentez comme moi, parler d’un livre qu’on n’a pas lu, même si l’on a pour cela toute la culture générale nécessaire, ce qui est déjà bien, ne saurait suffire ! Encore faut-il convaincre ! Convaincre c’est utiliser toutes les ressources de la langue, de la parole, pour obtenir un résultat, emporter une adhésion et en définitive obtenir que celui auquel on parle d’un livre qu’on n’a pas lu le lise !

 

 

Je sais, Mesdames et Messieurs, que mes propos vous font revêtir la robe de l’avocat et la balance que vous brandissez clame, que dis-je, réclame, le respect de l’auteur ! A quoi servirait qu’un auteur écrivît un livre si ceux qui devaient en parler ne le lisaient point ? N’est-ce pas faire injure à cet auteur, n’est-ce pas nier sa production littéraire, n’est-ce pas aussi faire preuve d’avarice en n’achetant pas son livre ? De grâce ne tombons pas dans cette argutie marchande qu’est le prix du livre, car là n’est pas notre propos et ce détour du langage ne serait qu’un incongru Goncourt de circonstances qui vous ferait, vous les gardiens du Temple, chasser les marchands de ce Temple sacré qu’est le monde de la Littérature.

 

 

Hé bien, Mesdames et Messieurs, venons-en maintenant au cœur du sujet, à ce qui nous tient le plus à cœur, et qui contient la réponse à la question posée. Donner envie de lire un livre à quelqu’un qui ne l’a pas lu, n’est-ce pas une des plus nobles entreprises qui soit ? Faire œuvre de prosélytisme littéraire, n’est-ce pas apporter une contribution significative à la Littérature et à la Culture ?  Dans un monde envahi et presque dominé par l’éphémère et ses inévitables écrans de fumée, celui qui sait bien parler d’un livre qu’il n’a pas lu devient l’indispensable pivot de la diffusion littéraire.

 

Faut-il ajouter Mesdames et Messieurs que ceux qui parlent d’un livre qu’ils n’ont pas lu font une œuvre bien plus considérable que ceux qui parlent d’un livre qu’ils ont lu. Cette assertion n’est nullement paradoxale car il est facilement démontrable qu’il y a toujours plus de livres qu’on n’a pas lu que de livres qu’on a lu ! L’univers de la pensée littéraire dans lequel nous évoluons, aussi grande soit sa cause, ne nous interdit pas de faire  preuve d’efficacité et un homme qui sait parler d’un livre qu’il n’a pas lu sera ainsi capable de parler d’un bien plus grand nombre de livres que celui qui se contente de ne parler que des livres qu’il a lu. Et on peut ajouter dans un sursaut planétaire, que le grand avantage de savoir parler d’un livre qu’on n’a pas lu vous permet de lire, ou plutôt de parler, des livres étrangers publiés dans une langue non maîtrisée, et donc dans toutes les langues de la terre. Voilà la vraie révolution internationale qui permet ainsi d’abolir les frontières de la planète littéraire !

 

Puisque l’on parle de planète, actuellement en proie à un profond enjeu écologique, exprimons toute notre gratitude à ces nobles esprits qui n’ont pas besoin d’acheter un livre qu’ils ne liront pas, mais dont ils sauront bien parler ; grâce à eux, nos forêts respirent mieux et c’est une bouffée d’oxygène supplémentaire que nous apportent ces précieux chevaliers modernes.

 

Nous voilà au dernier chapitre de cette plaidoirie du cœur et de l’esprit et si nous avons mis l’accent sur le livre, l’auteur et la diffusion de la littérature, il ne vous aura pas échappé que nous avons peu parlé de ce que pouvait ressentir celui qui disposait de ce si noble don de pouvoir parler d’un livre qu’il n’avait pas lu. Qu’il n’avait pas lu ou qu’il n’avait pas encore lu, car on devine qu’à force de parler d’un livre qu’on n’a pas lu, notre héraut de la pensée littéraire puisse nourrir l’envie de se plonger dans la lecture de ce même livre. Oui, Mesdames et Messieurs, voilà bien le risque de cette entreprise, la tentation de vouloir se mettre à la page voilà bien ce qui pourrait mettre en difficulté notre personnage principal !

 

En effet s’il advenait que la lecture du livre se révélât moins intéressante que ce qu’il en disait si éloquemment, imaginez la cruelle déception de notre personnage ! Non, il semble bien plus assuré de rester ferme dans la voie que l’on s’est tracer, aussi périlleuse fut-elle, et s’interdire avec courage de jamais lire un ouvrage dont on parle si bien ! Voilà un impérieux devoir qui s’impose à tous ceux qui sont capables de parler d’un livre qu’ils n’ont pas lu, car de tout découragement il faut les garder, car il faut en outre protéger cette élite indispensable à la diffusion de l’œuvre littéraire, afin que tous ces chapitres écrits recueillent leurs voix, et comme on le voit, c’est la seule voie possible, la seule qui permette de voyager efficacement dans cette croisade littéraire que j’ai l’honneur de défendre devant vous.  En effet tous ceux qui parlent d’un livre qu’ils ont lu sont inévitablement influencés par ce qu’ils ont lu, et ce monorail mène tout droit à la pensée unique du train train littéraire, alors que ceux qui parlent d’un livre qu’ils n’ont pas lu gardent leur indépendance d’esprit.

 

Mesdames et Messieurs, nous voilà au terme de nos propos et la matière est maintenant sur votre table. De la matière et de la manière vous déciderez du sort et c’est modestement que je me rangerai à votre sage jugement même si, et cela ne vous surprendra pas, je ne le lirai pas.

 

Je terminerai en disant que je suis heureuse de vous voir là et honorée de votre écoute ; un court moment d’angoisse m’avait fait imaginer que vous eussiez pu décider de ne pas venir m’entendre, exprimant en cela une autre question : « peut-on évaluer une épreuve d’éloquence sans entendre l’élève discourir ? » ; voilà qui eut été une situation cocasse à laquelle j’aurais probablement répondu en choisissant de ne pas discourir, car à la question « peut-on évaluer une épreuve d’éloquence sans entendre l’élève ne pas discourir ? », vous eussiez alors été plongés dans le plus grand embarras.

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