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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 17:13

  Nous publions in extenso un article écrit en 2006 par M Danino et paru dans la Revue de l'Inde la même année.

C’est d’une ironie quasiment voltairienne : voici le plus grand sceptique qu’ait produit la France, théiste frisant l’athée, esprit acéré, acerbe à l’occasion, apôtre de la raison, cinglant critique des religions (surtout les monothéistes, et surtout le christianisme). Et que voit-on ? — un engouement subit, une fascination, une curiosité insatiable pour un pays lointain, irrationnel, incompréhensible, débordant de dieux et d’adoration, de rites et de temples : l’Inde. Voltaire tombe bêtement amoureux de l’Inde ! Pas si bêtement : là comme en Égypte, en Chine et ailleurs, il cherche à prouver par tous les moyens que les Européens ne sont pas les premiers civilisés, qu’il y a eu bien des sagesses plus anciennes, et plus sages aussi : plus tolérantes, pacifiques, innocentes de ces bains de sang qui ont rougi à jamais le christianisme et l’islam. Voltaire entend donc remettre à sa place une Europe agressive, conquérante, méprisante des « sauvages » : Je suis convaincu que tout nous vient des bords du Gange, astronomie, astrologie, métempsycose, etc. ... Les Grecs, dans leur mythologie, n’ont été que des disciples de l’Inde et de l’Égypte. ... Ce n’est pas à nous, qui n’étions que des sauvages barbares, quand ces peuples étaient policés et savants, à leur contester leur antiquité.

     Et pourtant, à son époque, les informations sur l’Inde qui parvenaient en Europe étaient des plus fragmentaires, voire fantaisistes. Voltaire se méfiait des récits des voyageurs, souvent à juste titre ; pourtant il se fera prendre au piège lorsque l’un d’eux lui remettra une « traduction » de l’Ezour-veidam, soi-disant texte sacré indien, en réalité un faux composé par des Jésuites afin de tourner en ridicule les croyances hindoues — qu’importe, Voltaire s’en servira avec enthousiasme pour établir la supériorité de la sagesse indienne sur le christianisme !

     L’Inde surgit partout dans son œuvre, et il en est peut-être bien le premier interprète français de substance : elle a droit à plusieurs chapitres dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, se faufile dans le Dictionnaire philosophique, et fait même l’objet d’une étude : Fragments historiques sur quelques révolutions dans l’Inde (1773), étonnant petit ouvrage qui tente de pénétrer le génie indien, y trouve une philosophie sublime, quoique fantastique, voilée par d’ingénieuses allégories ; l’horreur de l’effusion de sang ; la charité constante envers les hommes et les animaux... et considère que ce sont les premiers « brachmanes » qui ont inventé les bases des mathématiques, de l’astronomie, la sculpture, la peinture et l’écriture.

     Bien sûr, Voltaire est persuadé que les Indiens d’aujourd’hui ont déchu de leur grandeur passée, enfouis sous une masse de superstitions, d’aberrations et d’indolence. (C’est seulement une dizaine d’années après sa mort en 1778 que les premiers textes sanscrits seront traduits en langues européennes.) Mais il ne leur en veut pas trop, puisque, au moins, ils ne cherchent à nuire à personne. En cela, il est remarquablement en avance sur son époque, heure de gloire des expansions colonialistes. Voltaire ne se lasse pas de railler l’avidité des nations européennes, prêtes à mettre l’Amérique et l’Asie à feu et à sang pour fournir quelques épices aux tables des bourgeois de Paris, de Londres... Les Albuquerques et leurs successeurs ne purent parvenir à fournir du poivre et des toiles en Europe que par le carnage. Il aimerait, sans se faire d’illusions, qu’on laisse l’Indien en paix : Nous avons désolé leur pays, nous l’avons engraissé de notre sang. Nous avons montré combien nous les surpassons en courage et en méchanceté, et combien nous sommes inférieurs en sagesse. Nos nations d’Europe se sont détruites réciproquement dans cette même terre, où nous n’allons chercher que de l’argent, et où les premiers Grecs ne voyageaient que pour s’instruire.

     Mais ce qui attire Voltaire par-dessus tout, c’est cette profondeur qu’il sent confusément, en dépit des océans, des siècles et des langues qui séparent ces deux mondes. La religion du brachmane est celle du cœur, celle de l’apôtre convertisseur est la religion des cérémonies. Il fallait que ce convertisseur fût bien ignorant pour ne pas savoir que le baptême était un des anciens usages de l’Inde et qu’il a précédé le nôtre de plusieurs siècles. On pourrait dire que c’était au brachmane à convertir Xavier [1] et que ce Xavier ne devait pas réussir à convertir le brachmane.

     Telle est la dure loi : la barbarie l’emporte toujours sur le raffinement, comme on peut encore le voir aujourd’hui. Une histoire sans fin, ou inachevée ?

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